Un peu d’histoire documentée par Alexandre Soljenitsyne

Il faut savoir de qui et de quoi on parle lorsqu’on envisage de suivre la pensée de quelqu’un dans une manif ! Voici un  peu d’histoire qui pourrait faire réfléchir sur les mobiles certains  de ceux qui portent les coups, car malheureusement, il y a beaucoup d’influences différentes. Pour le moment nous parlerons d’une période historique qui a vue naitre une pénsée qui est devenue totalitaire, pour lutter contre une autre pensée totalitaire…

Car comment peut-on penser qu’on veut étudier lorsqu’on met le feu à des lycées ?

Lénine et Trotski étaient tous deux marxistes et révolutionnaires communistes, mais ils divergeaient sur la manière de conduire la révolution, sur son extension internationale et sur l’organisation du pouvoir. Leur objectif commun était de renverser le capitalisme, d’abolir la domination de la bourgeoisie et d’établir une société sans classes sociales.

L’idée centrale de la doctrine de Lénine (1870-1924) était : la révolution doit être organisée et dirigée par un parti d’avant-garde.  Pour Lénine, les ouvriers ne parviendront pas spontanément à renverser le capitalisme. Ils ont besoin d’un parti révolutionnaire discipliné, composé de militants formés à la pensée marxiste. Le parti concentre le pouvoir après la prise de l’État. La dictature du prolétariat constitue une étape transitoire vers le communisme. En pratique, elle aboutit à la domination du parti bolchevique.

La propriété privée des grands moyens de production doit disparaître au profit de la propriété collective. La révolution internationale reste un objectif, mais le pouvoir soviétique doit d’abord survivre et se consolider en Russie.

La violence révolutionnaire est considérée comme légitime pour abattre l’ancien ordre et défendre le nouveau. Lénine accepte également des compromis économiques, notamment la NEP de 1921, qui réintroduit une part d’économie privée, pour sortir le pays de la catastrophe économique.

Trotski (1879-1940) au contraire, pensait que  la révolution doit être permanente et s’étendre à l’échelle internationale,  qu’une révolution socialiste isolée dans un pays économiquement arriéré comme la Russie risque de dégénérer, ce qui  signifie que la révolution ne s’arrête pas aux réformes démocratiques ou à la chute de la monarchie : elle se poursuit vers le socialisme et la révolution internationale serait indispensable à la survie et à l’accomplissement du socialisme.

La classe ouvrière doit jouer le rôle moteur, y compris dans les pays où elle est minoritaire. La démocratie ouvrière doit permettre aux travailleurs de participer réellement aux décisions car elle représente un danger majeur  lorsqu’elle confisque le pouvoir, et  trahit les objectifs révolutionnaires. 

Trotski n’était cependant pas un démocrate libéral : il a lui-même défendu la répression des opposants et contribué à instaurer un pouvoir autoritaire pendant la guerre civile russe (1917)

Il faut distinguer les désaccords entre Lénine et Trotski de l’affrontement qui oppose ensuite Trotski à Staline.

Après la mort de Lénine en 1924, Staline défend la construction du « socialisme dans un seul pays », tandis que Trotski maintient que le socialisme ne saurait s’accomplir  sans extension internationale de la révolution. Staline consolide une dictature bureaucratique et personnelle. Trotski dénonce cette évolution comme une trahison des idéaux révolutionnaires.

Exilé, il fonde « la IVe Internationale » en 1938 et sera assassiné au Mexique en 1940 par un agent stalinien.

Mais une contradiction demeure chez les deux hommes : ils prétendent vouloir libérer les travailleurs de toute domination, tout en acceptant la concentration du pouvoir et la violence politique au nom de cette libération. C’est ce qui constitue l’une des grandes questions historiques et morales du communisme révolutionnaire.

La réalité fut infiniment plus tragique que les théories révolutionnaires ne le laissaient entendre. Et c’est précisément ce qu’Alexandre Soljenitsyne (1918-2008) a voulu démontrer dans L’Archipel du Goulag, publié pour la première fois à Paris en 1973, sur le système concentrationnaire soviétique, de 1918 à 1956. Le mot archipel est une métaphore : les camps sont dispersés à travers l’immense territoire soviétique, comme des îles reliées par les convois de prisonniers. Alexandre Soljenitsyne est né le 11 décembre 1918 à Kislovodsk, dans le Caucase du Nord, en Russie. Il est mort le 3 août 2008 à Moscou, à l’âge de 89 ans.

Soljenitsyne montre que les camps soviétiques ne sont pas une invention de Staline et que le système répressif prend naissance sous Lénine, dès 1918, avec la création de camps de concentration et le développement de la police politique, la Tchéka.

La répression frappe d’abord les opposants politiques, puis s’étend progressivement à toutes les catégories de la population : paysans, intellectuels, religieux, ouvriers et même communistes fidèles au régime. Sous Staline, cette politique prend une ampleur considérable.

Le livre décrit une mécanique terrifiante : une dénonciation, une parole imprudente, une plaisanterie ou une simple relation familiale, suffisent à conduire un individu en prison. Les arrestations ont souvent lieu la nuit. Les interrogatoires reposent sur les menaces, la privation de sommeil, les violences et les aveux forcés.

La justice n’est plus indépendante. Elle devient un instrument de la politique du parti. La culpabilité n’est plus déterminée par les actes commis, mais par ce que le pouvoir décide de considérer comme un crime. Les détenus sont employés à construire des routes, creuser des canaux, exploiter des mines, abattre des forêts et développer des régions industrielles. Ils travaillent dans des conditions extrêmes,  sous-alimentés, exposés au froid, à la maladie et à l’épuisement. Des millions de personnes sont passées par ce système. Un très grand nombre y ont trouvé la mort*.

Le Goulag remplit ainsi une double fonction : éliminer ou neutraliser les individus considérés comme dangereux et exploiter leur travail au service de l’État. La terreur ne s’arrête pas aux portes des prisons. Elle pénètre les familles, les amitiés et les relations professionnelles. On apprend à se méfier de ses voisins, de ses collègues, parfois de ses proches. La peur encourage le silence, le mensonge et la délation. Les enfants peuvent être séparés de leurs parents et les familles ignorent pendant des années ce que sont devenus leurs disparus.

Soljenitsyne montre comment un régime prétendant construire une société fraternelle finit par détruire la confiance indispensable à toute vie collective et refuse d’expliquer toutes ces atrocités par la seule personnalité de Staline.

Il remonte aux origines du régime et à la conviction qu’une cause prétendument juste, autorise l’emploi de moyens criminels : lorsque le pouvoir se considère comme le représentant de la vérité historique, toute opposition devient une faute, puis un crime.L’idéologie fournit alors une justification morale à la violence. : « C’est l’idéologie qui fournit au mal sa justification longtemps recherchée. »

Soljenitsyne raconte aussi la dignité de certains prisonniers, leur solidarité et leur capacité à refuser la corruption morale, même lorsqu’ils ont tout perdu. Lui-même, arrêté en 1945 pour avoir critiqué Staline dans une correspondance privée, a passé huit années dans les prisons et les camps.

Il en retire une réflexion fondamentale : la frontière entre le bien et le mal ne passe pas simplement entre les classes sociales, les partis ou les peuples, mais traverse chaque être humain. Il rejette ainsi l’idée qu’il suffirait de supprimer une catégorie d’hommes pour faire disparaître le mal. 

L’ouvrage constitue un réquisitoire contre le système soviétique, mais sa portée dépasse largement le communisme. Il montre comment une idéologie qui prétend apporter le bonheur collectif finit par justifier la suppression des libertés individuelles, la déshumanisation et le meurtre. Le régime ne reconnaît plus à l’individu une valeur propre : celui-ci devient un instrument au service d’un projet politique présenté comme supérieur à lui. Le plus effrayant n’est pas seulement la cruauté des bourreaux, mais la transformation progressive de cette cruauté en une organisation administrative, légale et quotidienne.

Soljenitsyne  voit dans la terreur instaurée dès les premières années de la révolution, les fondements du système concentrationnaire qui prendra toute son ampleur sous Staline. Cela ne signifie pas que Lénine et Staline aient gouverné de manière identique, mais que les instruments essentiels de la répression existaient avant la mort de Lénine ; c’est sans doute l’une des réflexions les plus importantes de cet ouvrage : une révolution qui prétend libérer l’humanité, mais qui commence par supprimer la liberté de ceux qui la contestent, porte déjà en elle une contradiction fondamentale.

Entre 1930 et 1953, environ 18 millions de personnes passèrent par le Goulag soviétique. Les archives soviétiques ouvertes en 1998 et les travaux des historiens Oleg Khlevniuk et Dan Healey établissent un bilan d’environ 1,6 million de morts dans le système concentrationnaire, sans compter les victimes des exécutions politiques, des déportations et des famines* provoquées ou aggravées par les politiques du régime. »

Après la chute du régime, Soljenitsyne retourne en Russie après avoir vécu aux Eats-Unis, et accueille favorablement certains efforts de Poutine pour restaurer la stabilité de l’État russe après le chaos des années 1990 et apprécie également sa volonté affichée de renouer avec l’histoire et l’identité nationales. En 2007, Poutine lui décerne le prix d’État de la Fédération de Russie. L’ancien prisonnier du Goulag reçoit ainsi une distinction officielle du pouvoir russe.

Ce qui  paraît intéressant dans son parcours, c’est qu’il n’a jamais confondu la Russie avec le régime communiste qui la gouvernait. Il avait combattu l’État soviétique sans cesser d’aimer son pays. Il a eu la satisfaction de voir disparaître le système qu’il avait dénoncé, mais non celle de voir naître la société morale et spirituelle qu’il appelait de ses vœux.

 

*En 1933, en Ukraine,  un ordre de Staline  mit un terme à l’ukrainisation qui sera vite remplacée par une politique d’assimilation linguistique accompagnée  d’une terreur : la répression commença à s’exercer contre les Ukrainiens et les membres des minorités nationales, notamment les Polonais. L’Holodomor, la grande famine organisée en Ukraine soviétique en 1932-1933 sous Staline, a provoqué environ 3,9 millions de morts, selon les estimations démographiques les plus solides – recherches de l’Institut ukrainien de démographie, reprises par l’université Harvard. Les évaluations varient généralement entre 3,5 et 5 millions  en Ukraine. Il s’agit essentiellement de paysans et de leurs familles, victimes de la collectivisation forcée, des réquisitions de céréales et de denrées alimentaires, ainsi que des mesures empêchant les populations affamées de quitter les régions touchées. les démographes évaluent à 8,7 millions les morts des famines de 1932-1934 dans l’ensemble de l’URSS, et non dans la seule Ukraine. En 2021, le Musée national de l‘Holodomor a présenté une estimation de 10,5 millions de victimes, incluant notamment les Ukrainiens du Caucase du Nord.