Le Sens est l’oxygène de l’esprit

Au siège de l’Organisation des Nations unies pour l’Éducation, la Science et la Culture (UNESCO), à Paris, Léon XIV est arrivé ce vendredi 25 septembre, en «témoin de paix».

Depuis la venue de Jean-Paul II en 1980, aucun Pape ne s’était rendu au sein de cette «assemblée des Nations, où les langues et les cultures se rencontrent pour coopérer à un projet qui concerne l’ensemble de la famille humaine». Devant une assemblée réunissant les représentants des États, organisations internationales, universitaires et membres de la société civile, le  266e Successeur de Pierre  a livré sa vision du monde.

Léon XIV a d’abord rappelé l’Acte constitutif de l’UNESCO, qui est la vocation de l’organisation à « contribuer au maintien de la paix et de la sécurité en resserrant, par l’éducation, la science et la culture, la collaboration entre nations, afin d’assurer le respect universel de la justice, de la loi, des droits de l’homme et des libertés fondamentales :  «Construire ensemble un monde juste est, en effet, le fondement même de la coopération internationale, car nos expériences, nos aptitudes et nos compétences visent à édifier un espace accueillant pour tous, et fécond pour chacun, afin que tous les peuples puissent grandir dans la paix.“En ma qualité de pasteur, je vous transmets la parole de l’Église, qui se fait sans cesse message et conversation à l’intention de tous les peuples, femmes et hommes de bonne volonté, et l’UNESCO représente à la fois un objectif et un outil pour poursuivre aujourd’hui, avec un engagement accru, le projet de construire ensemble un monde juste».

Le Pape a rappelé qu’en 2027 sera célébré le 75e anniversaire de la présence du Saint-Siège à l’UNESCO, « une présence qui découle de la conviction que l’avenir dépend avant tout du respect et de la promotion de la dignité inaliénable de chaque être humain créé à l’image de Dieu. C’est pourquoi nous considérons cette organisation comme un interlocuteur privilégié au service du bien commun, qui est la forme sociale de la dignité que nous partageons tous, de manière originelle et égale. En effet, depuis 1952, la Mission permanente d’observation du Saint-Siège discerne et accompagne, dans cette perspective, les initiatives de l’Unesco, en apportant sa contribution au dialogue entre les nations, afin de soutenir un authentique développement humain, qui n’est tel, que lorsqu’il est orienté à promouvoir tout homme et tout l’homme». 

Quarante-six ans après  Jean Paul II, Léon XIV a invité à considérer l’UNESCO «non seulement comme une organisation internationale illustre, mais aussi comme un lieu où l’humanité réfléchit sur elle-même, sur son histoire et sur son avenir, car  promouvoir l’éducation, les sciences et la culture est en effet impossible sans promouvoir la vie de l’homme et de la femme, qui en sont les protagonistes.» et a mis en avant l’expérience historique de l’Église dans le domaine scolaire et universitaire, même dans les endroits les plus pauvres et les plus reculés. Avec le Pacte éducatif mondial, lancé par le Pape François en 2019, son prédécesseur a souhaité inscrire cette expérience dans une alliance éducative plus large, ouverte à la contribution de tous.»

Mais il  a précisé qu’ «aucune éducation n’est complète, si elle ne parle pas de la question du sens» et,  a  formulé une interrogation fondamentale qui  appelle de toute urgence une réponse : Qu’est-ce que cela signifie d’être humain ? Car  cette question est au cœur de toute forme de savoir, de tout art et de toute religion ».

En effet, chaque génération est appelée à se confronter à cette question, surtout face aux tragédies qui, malheureusement, se répètent encore aujourd’hui. Dès  la naissance, «notre humanité est un don et une épreuve, une promesse et une responsabilité,  nous naissons tous nus et dans le besoin… nous avons besoin de pain et de paroles, d’attention et d’affection.» Pourtant, en devenant adultes, nous risquons de l’oublier… et ce sont précisément ceux qui sont dans le besoin qui subissent les conséquences les plus graves de cet oubli chaque fois que leur humanité est trahie ou mise de côté, exploitée ou trompée.

Oublier les circonstances de notre naissance obscurcit l’idée même de la vie humaine, car cela détache la vie de l’histoire commune à tous. Par conséquent, la vie n’est plus comprise comme un don, ni considérée comme un appel à la bienveillance et à la responsabilité, mais plutôt comme une marchandise, et un produit à exploiter. En effet, cette «alternative tragique»,  rappelle qu’être humain, c’est être libre par nature», raison pour laquelle,  ceux qui œuvrent dans les domaines de l’éducation, de la science et de la culture sont appelés à prendre soin de chaque personne, afin que la beauté de notre liberté puisse resplendir».

«La liberté, est en effet belle, lorsqu’elle est orientée vers le bien et la vérité**, elle est défigurée lorsqu’elle sombre dans l’arbitraire, la violence ou la soif de pouvoir : Être humain implique, donc une responsabilité devant l’histoire.”

«Nous pouvons cultiver la terre ou la défigurer, créer des œuvres d’art ou les détruire», et la  plus terrible des œuvres humaines est la guerre. Étant donné que la science elle-même est mise au service d’une volonté inhumaine de détruire et de tuer ».

Pour étayer son argumentaire, le Saint-Père est revenu sur le préambule de l’Acte constitutif de l’UNESCO,  toujours d’actualité, statuant  «Que, les guerres prenant naissance dans l’esprit des hommes, c’est dans l’esprit des hommes que doivent être élevées les défenses de la paix.»

Ces mots, écrits au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, la «tragédie la plus dévastatrice du siècle dernier», moment où « l’humanité,  avait pris conscience que le progrès scientifique, lorsqu’il est dissocié de la sagesse, peut se transformer en arme de destruction, que la culture, lorsqu’elle est soumise à l’idéologie, peut dégénérer en mensonge et en propagande; et que l’éducation, lorsqu’elle abandonne la vérité, peut devenir un instrument de manipulation des consciences.

« Les États fondateurs de l’UNESCO ont compris que les «traités sont nécessaires, mais qu’ils ne suffisent pas à eux seuls. Ils nécessitent, une culture de la paix et un engagement commun en faveur de la paix, qui les soutiennent », car la paix ne peut se construire par les seuls traités, ni par des compromis entre des forces opposées  ». La paix est authentique lorsqu’elle jaillit de la vertu de la justice, plutôt que d’un simple contrat, et d’une volonté droite plutôt que d’un équilibre instable d’intérêts.» 

A propos des nouvelles technologies, le Pape a observé que de «nombreuses tâches autrefois accomplies par les êtres humains ont été confiées à des machines, dont les capacités et les applications n’ont cessé de s’étendre. Il a mis en garde contre un paradoxe alors que l’«intelligence» est «attribuée à des systèmes informatiques : « nous avons du mal à reconnaître la dignité inaliénable des personnes humaines, dont les vies sont jugées selon le critère de l’efficacité  et qui, lorsqu’elles sont jugées ne plus être productives, sont rejetées et mises au rebut, nos efforts dans ce domaine doivent veiller à ce que les nouvelles technologies restent au service de la personne humaine, plutôt que de devenir un instrument de plus de domination et d’injustice ».

Ces systèmes peuvent traiter des données et établir des corrélations, mais ils ne peuvent répondre aux questions qui concernent le sens de la vie humaine à partir d’une expérience vécue. Les êtres humains ne peuvent vivre sans sens. Le sens est l’oxygène de l’esprit.

“Si nous prenons conscience que la corruption de la loi, commence par la corruption du cœur, nous pouvons reconnaître à quel point toute science risque de perdre son sens véritable lorsqu’elle est pratiquée sans éthique, et cesse ainsi de servir et de refléter la dignité humaine.”

Le Pape a  appelé la communauté internationale à renforcer la protection des enfants et des jeunes dans l’environnement numérique, afin que leur vulnérabilité ne soit jamais une occasion d’exploitation, et que ces technologies puissent soutenir leur croissance, leur éducation et leurs relations, en préservant leur liberté de penser et de discerner, et en restant toujours au service de la dignité de la personne humaine.»

En conséquence, Léon XIV a invité à réfléchir à la fois à la «fragilité de notre nature humaine et à l’immense dignité de chaque personne : notre dignité n’est pas détruite par la maladie ou la souffrance, et elle ne dépend pas non plus de nos capacités. Elle exige au contraire une attention bienveillante à chaque étape de la vie. Les hommes et femmes de science sont appelés à «coopérer sans relâche au nom de notre histoire commune, afin que, d’une diversité de perspectives puisse émerger une convergence de visions, et de cette convergence, une harmonie d’action. Cette harmonie s’exprime dans l’œuvre de l’Unesco lorsqu’elle donne une voix symphonique aux plus hautes aspirations pour le bien et la protection de l’humanité.»

Pour illustrer sa vision de l’harmonie, le Pape s’est appuyé sur deux images tirées de la Bible : la tour de Babel et la Pentecôte. Léon XIV les a proposés comme des moyens de représenter l’unité de la famille humaine qui, aujourd’hui encore, est sans cesse appelée à discerner la voie qui lui est propre et le sens de l’histoire dans laquelle elle est plongée.»

À Babel, les hommes cessent de se comprendre parce qu’ils ne parlent plus la même langue : la diversité produit la séparation. À la Pentecôte, les langues restent différentes, mais la différence n’empêche plus la compréhension. Il ne s’agit donc pas de rendre tout le monde identique, mais de rendre possible la communication entre des personnes différentes.

.La Pentecôte représente  une unité qui respecte la diversité. Les personnes présentes entendent le message de l’Esprit Saint dans leur propre langue, sans que leurs différences culturelles disparaissent. « La communion ne supprime en rien la diversité, au contraire, elle permet à la diversité de s’épanouir dans l’harmonie des voix et des visages. C’est la paix de la Pentecôte, qui rend possible une telle communion entre tous les peuples ».

Le sens final de ces deux exemples est en faveur de la tolérance et de l’humilité, signifiant que l’esprit Saint  ne fait pas de distinctions entre les hommes : c’est le récit symbolique du moment où une conviction intérieure devient une parole transmissible, pour   les   apôtres – qui avaient peur de  parler, ou ne savaient comment parler à des hommes qui venaient de pays différents, moment où la diversité des langues et des cultures, a cessé d’être un obstacle à la compréhension entre les êtres humains. Et c’est probablement ce dernier aspect qui explique la force durable du symbole : comprendre l’autre ne suppose pas qu’il devienne semblable à nous.

Ensuite, le Saint père, a renouvelé l’appel de ses prédécesseurs à prendre soin ensemble de la personne humaine et de la Création, car il est impossible de séparer la personne de ses relations, de la société et du monde dans lequel elle vit. Reprenant ainsi la notion d’«écologie intégrale» développée par François, il a insisté sur la responsabilité collective à l’égard de la création. «Cultiver la Terre, c’est aussi cultiver l’humanité qui l’habite». Le critère qui permet d’évaluer notre engagement réside dans l’attention que nous portons aux plus petits et aux pauvres : les enfants dans le sein de leur mère et sur les différents théâtres de guerre, les personnes souffrant d’un handicap physique ou intellectuel, les personnes âgées, les migrants et les réfugiés , ainsi que tous ceux qui sont avec arrogance écartés sous prétexte qu’ils ne sont pas productifs. Ils constituent, le véritable test de nos prétentions au respect de la dignité humaine, et leur protection et leur promotion s’étendent également à la création. En revanche, à cela s’oppose une volonté d’exploiter et de piller, en tirant le maximum de chaque être vivant, en consommant sans préserver et en détruisant sans cultiver. La crise écologique actuelle est une crise anthropologique.”

Face aux crises qui touchent aujourd’hui les institutions internationales, il a appelé à promouvoir la confiance : « le Saint-Siège souhaite insuffler cette confiance à l’UNESCO, comme aux autres organisations internationales, conscient que chaque peuple possède une richesse à partager dans la recherche de ce progrès authentique, que seule la paix peut garantir. Les organisations internationales doivent être capables de dépasser les logiques de confrontation et, de considérer le dialogue, non comme un obstacle, mais comme un instrument de paix. Chaque enfant qui naît apporte de l’espérance. Chaque homme et chaque femme qui consacre sa vie à la recherche de la vérité accomplit un acte d’espérance.”

En conclusion, le 266e Successeur de Pierre,  a remercié le personnel de l’UNESCO pour son engagement et a souhaité que soit renforcé l’engagement de «chacun à œuvrer sans relâche pour que la conscience d’appartenir à une seule famille humaine devienne plus vivante, plus active et plus juste, en nous consacrant tous, avec cohérence, à notre magnifique humanité, la paix pourra enfin s’épanouir ».  

 

Nota : le discours entier est sur le lien suivant : il faut noter qu’il a été prononcé pour une partie en  français et une autre en anglais qui été traduit : 

*Le mythe de la caverne de Platon

** Babel et la Pentecôte : Les catholiques étudient les quatre évangiles, ils ne sont pas censés lire la bible dans le texte, mais l’épisode de la tour de Babel de l’ancien testament, souvent cité,  est le symbole de la prétention des hommes qui voulaient se hisser à la hauteur de Dieu, et qui furent rappelé à l’humilité lorsque  la tour s’écroula, tandis que la Pentecôte dans les Evangiles, décrit la venue du Saint Esprit qui parle dans leur langue à chacune des personnes présentes, sans distinction.